On l’avait quitté dans un registre de songwriting éclaté et sombre, où surgissait des  échappées à la Elvis Presley ou à la Johnny Cash, de l’harmonica, de l’omnichord, de l’auto-harpe, de la pop romantique. On retrouve Edward Barrow, toujours aspiré par les méandres de la mélancolie, mais plein de souplesse dans les textures de ses morceaux. En quête d’élan de renouveau. 

Parce qu’il y a eu une interruption dans le cheminement d’Edward Barrow. Entre l’album The Black Tree et l’EP Une vie entière, un congé discographique de neuf ans. Volontaire. Nécessaire aussi pour casser les codes de son processus d’écriture. 

Une longue éclipse pendant laquelle il s’est emparé d’autres terrains de jeu. En particulier la photo, mais surtout le collage, faisant remonter des fragments d’images de l’intérieur des pages de magazines. La musique n’est jamais complètement en stand-by : une idylle nouée avec la guitare (le piano étant jusque là son instrument de prédilection), un titre Toi, elle et moi frémissant d’une sexualité débridée qui trouve place, en 2016 sur la bande originale du film Bang Gang de Eva Husson. 

Et une complicité aussi remarquée que remarquable avec Maud Lübeck (aux chœurs, en compagnie de Maissiat, de son troisième disque et de sa tournée). Son amie précieuse, sa fidèle alliée. Celle qui va finir de le convaincre d’abandonner l’anglais et de s’exprimer dans sa langue maternelle, le français.

Le grand saut pour Edward Barrow, garçon dont la culture musicale a longtemps été happée par Leonard Cohen, Nick Cave, Marianne Faithfull ou Simon and Garfunkel. Une façon pour lui de s’immerger entièrement dans la décor, de mieux s’adapter à un climat, une ambiance. Ce dépositaire d’un savoir-faire toujours chic donne naissance à ses nouveaux titres dans la stimulation et le plaisir du collectif. Là encore, une marche en avant. L’auteur-compositeur- interprète a ainsi confié ses maquettes guitare-voix à Jérôme Lapperruque et Matthieu Gèghre (Yan Wagner, The Rodeo, O) pour chambouler son intérieur. 

Cette subtile palette des arrangements l’autorise à défricher de nouveaux territoires, à s’engouffrer au sein de reliefs plus mouvants. 

La chanson Après tout marque clairement ce travail d’affinage et d’ouverture. Mélodie avenante, chaloupée, irriguée par une rupture rythmique de western aérien et une voix de crooner satinée. « Et si j’étais parti sans vous / Vous laissant seul vous laissant tout / La nuit pendant votre sommeil / Rien ne serait plus jamais pareil… ». Il use du « vous », inconscient chez lui, et si cher à une Françoise Hardy qu’il admire par ailleurs. Préfère les ellipses aux discours, raconte moins qu’il ne suggère. A qui s’adresse-t-il ? Un disparu, fantôme bienveillant qui vient même le hanter dans le clip réalisé par Oursicate. 

Chanteur du sensible, Edward Barrow se met à la place de sa grand-mère, confrontée à l’absence de son mari (celui auquel il rendait hommage dans The Black Tree), dans le morceau Une vie entière. Tout l’art de Barrow est là, dans l’introspection des âmes (la sienne y comprise), les allers-retours entre passé et présent, la marche inexorable du temps qui passe. Comment s’arranger avec la mort ? Comment vivre avec le manque ? Il n’organise pas de cérémonies de deuil, résiste aux épanchements  trop personnels grâce à l’habileté de son écriture. Et crée un déphasage salvateur entre l’intime et l’universel.

On y revient à la mélancolie. Ni âcre ni plombante. Plutôt tenace et constamment mélodieuse, à l’image de la batterie des Photos d’été qui s’emballe à mi-parcours comme un tourbillon de feuilles mortes. 

Il est ici une sorte de chaînon manquant entre Albin de la Simone et Alex Beaupain. Capable de joliesse et de torsions, de mêler cœur battant et corps exultants (Ton cœur immense). Ou d’injecter un piano qui s’étire, à la fois menaçant et étrange, pour braver les interdits sexuels (La nuit je deviens folle). 

Un nouveau départ autant probant que salvateur à l’image du clip de Ton Coeur Immense

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